Nella stessa rubrica

Caroline

Alex

Osmane

Joseline

Caroline

Caroline (Camerounaise de 24 ans. Elle a travaillé trois ans avec une autre identité)

G : Quand est-ce que t’es arrivée en France?

C : En février 2005

G : Tu viens d’où?

C : Du Cameroun

G : T’es arrivée comment?

C: Beh, j’ai eu un visa d’entrée pour touriste et puis au bout de 3 semaines mon visa est expiré et je suis restée

G : C’était ton idée de départ?

C : Oui, mais mon idée c’était de venir en France et puis après soit partir en Belgique ou en Angleterre : c’était d’abord pouvoir rentrer en union européenne et pas m’installer en France. C’est après que bon, je me suis rendue compte que c’était pas si évident que ça d’aller, qu’il y avait plein de procédures avant de traverser...

[....]

G : T’as commencé à utiliser l’identité d’une autre personne pour travailler?

C : Oui, c’est ça. Quand je suis arrivée, 5 mois après j’ai trouvé une fille et puis elle a accepté de me donner ses papiers pour travailler avec et puis j’ai travaillé pendant 3 ans. Et un jour à ma société ils ont découvert que c’était pas mon identité, en comparant : ils avaient commencé à vérifier les dossiers et ils se sont rendus compte qu’il y avait quelque chose qui n’était pas normal...
A cette époque j’étais responsable de service dans KFC, j’avais un poste à responsabilité, je faisais plein de choses parce que j’avais été formée pour être polyvalente et ils ont vu que je travaillais bien et donc ils m’ont proposé d’être responsable de service; après je pensais pouvoir être manager mais après ils ont découvert...

G : Comment ça s’est passé? D’ailleurs, tu l’avais eu comment cette identité? C’était une personne que tu connaissais...

C : Oui, c’était une personne que je connaissais qui m’a donné ses papiers pour pouvoir travailler avec

G : Comment ça se passait, tu la payais?

C : Oui, tous les mois bien sûr! Justement quand on utilise l’identité de quelqu’un, ça dépend de la personne parce qu’on s’arrange avec elle : est-ce qu’on lui donne de l’argent tous les mois, est-ce qu’on contribue quand les impôts arrivent, donc ça dépend de la personne qu’on a en face, il en a qui demandent l’argent tout les mois et puis quand les impôts arrivent il faut encore payer les impôts

G : Du coup cette personne habite en France et simplement elle n’utilisait pas sa carte...?

C : Si, elle peut utiliser sa carte d’identité si elle en a besoin! Elle travaille quoi

G : Donc il y avait deux personnes qui travaillaient sous le même nom?

C : Oui, chacun travaillait de son côté et c’est sûr que après les impôts demandent autant d’argent qu’on gagne

G : Du coup c’est comme si la personne a deux emplois?

C : Oui, tout à fait

G : Donc tu ne payais pas tes impôts sous ton nom?

C : No. Maintenant, moi personnellement, si j’ai 400-500 euros je le met, parce qu’on ne peut pas vivre en France et dire qu’on n’a pas d’argent, on a quand même forcement un peu d’argent : si ça vient de la famille, des amis,.. donc ça je le met

G : Donc, pas le salaire..

C : No, voilà, c’est pas moi quoi

G : Et comment vous partagiez les impôts?

C : On faisait moitié-moitié

G : Tu l’avais connue comment?

C : Dans le quartier et puis voilà, on a parlé de ça et puis c’est arrivé comme ça

G : Et comment ils ont découvert?

C : En faisant des contrôles comme ça dans les papiers parce que je sentais bien que quand on accède à un poste à responsabilité on est un peu plus contrôlé. Surtout on gère l’argent et il faut qu’on sache qui on est, d’où on vient. C’est à ce moment-là que j’ai eu tous les problèmes du monde parce qu’ils ont découvert. Après j’ai eu un avocate qui m’a dit que j’aurais jamais dû donner ma démission. Ils m’ont demandé de démissionner. Elle m’a dit que s’ils m’avaient licencié ils auraient dû payer très cher parce que j’avais quand même trois ans d’ancienneté. Donc ils ont profité du fait que bon, peut être je ne connais pas les lois et j’ai peur d’ébruiter l’affaire, alors que si j’avais ébruité l’affaire, ça se trouve je serais déjà régularisée

G : Oui, ça se trouve il y avait d’autres personnes...

C : Oui, c’est ça

G : Tu ressembles à cette fille?

C : Oui, on se ressemble. Parfois il y en a qui se ressemblent même pas! Je veux dire, c’est un système où tout le monde profite un peu de tout le monde finalement. Il y a des gens qui se ressemblent pas, il y a à qui on va demander tel papier et à l’autre pas le même papier... ça dépend de la personne qui te recrute en ce moment, voilà

G : A l’occurrence cette fille avait une carte de séjour..?

C : No, cette fille elle est française, c’est une antillaise!

G : Ahhh!

C : Enfin, comme beaucoup de gens ne sont pas au courant, ils entendent parler de sans-papiers mais il ne savent pas réellement ce que c’est et puis il en a même qui savent et qui veulent aider, qui se disent : "bon, voilà je vais te donner ta chance et puis après tu t’arranges derrière", il en a qui voient qui c’est ne pas toi sur la photo mais voient que la personne veut se débrouiller pour s’en sortir, souvent il y a des patrons qui préfèrent encore aider quelqu’un qui se lève le matin pour aller chercher du travail que de l’imaginer en train de faire des bêtises pour s’en sortir, il préfère prendre le risque de venir travailler avec tout ce que cela implique. Voilà, ça dépend du patron, de la sensibilité, de plein de choses. Il y en a qui n’ont vraiment pas envie de se mettre dans les problèmes : ils refusent tout suite. Et puis il en a qui disent : " bon, je vais aider et puis on va avoir, s’il y a des risques derrière je vais dire que je ne savais pas", c’est tout, eh!

G : Dans ton cas ils t’ont dit de démissionner?

C : Ils m’ont dit : "soit tu démissionne soit on va appeler la police!"

G : Des menaces!

C : Oui! Ils m’ont dit : "t’imagines la polices c’est les menottes et tout". Je me suis dite : " ah oui, c’est vrais, quand même!". J’ai remis ma démission, c’était trois lignes, et puis je suis partie et après ils m’ont envoyé mon solde

G : Et après t’as parlé avec un avocat?

C : C’est après, bien après que j’ai parlé avec une avocate qui m’a dit que no, il ne fallait pas démissionner. Là si ça t’arrive tu dis : "ok d’accord, vous avez découvert, licenciez-moi", parce que là eux ils ont le couteau sur la gorge, parce que c’était à eux de faire les vérifications et ils m’ont quand même gardée pendant trois ans. C’était à eux de me licencier, si j’avais été résistante ils n’auraient pas appelé la police. Mais comme j’avais peur... ils m’ont appelé le matin : "il faut venir, il faut venir", donc je ne savais pas trop ce qui se passait...

G : Cette carte d’identité... quelles administrations étaient au courant? Tu l’utilisais pour quoi d’autre? Seulement pour le travail?

C : Mais oui! En France c’est juste pour travailler c’est pas pour faire autre chose!

G : Donc, si tu faisais des demandes auprès des administrations...

C : No, no, no! Je ne demandais rien du tout! Tout ce que je demandais c’était le travail! No, no, no!

G : Si tu allais à l’hôpital par exemple...?

C : No, j’ai une identité! Je vais pas aller à l’hôpital avec l’identité de quelqu’un, imagines si je meure : c’est l’autre personne qu’on va déclarer morte! Ça c’est des choses... personne ne fait ça! C’est juste pour travailler!

G : La carte d’identité c’était l’autre fille qui l’avait sur soi?

C : Oui!

G : Si tu circulais dans la rue tu l’avais pas sur toi?

C : No, ça me sert pas, ça me sert pas,...

G : Oui, ça te sers si il y a un contrôle...

[...]

G : Après les trois ans que t’as travaillé là-bas, t’as eu d’autres emplois?

C : Oui, j’ai eu d’autres boulot au noir. Donc c’était moi mais j’étais pas déclarée, comme je n’avais pas de papiers.

G : Et t’as plus eu d’autres identités depuis?

C : No, no. Je travaille, bon la personne sait que je n’ai pas de papiers mais bon elle va m’embaucher. Bon, parfois les rapports sont un peu tendus, à la fin du mois avoir ton salaire c’est pas évidant, la personne essaye de te faire du chantage, mais bon.

G : Tu travailles où maintenant?

C : Maintenant je fais du secrétariat dans une société qui vend des produits d’entretien ménager, voilà.

G : Et t’as plus pensé... ou ce ne s’est plus présentée la possibilité d’utiliser une autre identité?

C : Si ça devait se présenter oui, parce qu’il faut bien s’en sortir, il faut bien manger : ça ne me dérangerait pas

G : Tu préférerais travailler avec une autre identité que travailler au noir par exemple?

C : Uff, les deux sont compliqués... je préférerais avoir mes papiers et travailler pour moi parce que si je travaille avec l’identité de quelqu’un je paye sa retraite, je paye ses cotisations sociales : je paye tout pour elle, moi j’ai rien. Et je cotise son chômage : quand moi je suis au chômage j’ai rien, c’est elle qu’a son argent! Quand je travaille pour moi, finalement je ne suis pas obligée de partager avec elle, comme à la fin du mois donner un peu, des trucs comme ça... c’est mon argent, si je dis je vais garder si jamais je suis au chômage, ça va m’aider. Par contre, si je travaille pour quelqu’un, quand je suis au chômage, si je n’ai pas fait mes économies j’ai rien, je me retrouve sans rien!
Mais bon, les deux ne sont pas bien, parce que travailler au noir je ne cotise pas ma retraite, et si on va me régulariser dans 20 ans, t’imagines j’aurais travaillé pendant 20 ans sous d’autres identités et je n’aurai pas de retraire parce que je n’aurai pas cotisé alors que j’ai toujours travaillé. Voilà. Donc c’est mieux avoir ses papiers

G : Mmm, bien sûr...

C : Mais bon, ça ne suffit pas seulement de travailler en France pour être régularisé, il faut plein d’autres choses, surtout actuellement. On donne le moins possible à mon avis

G : Et les personnes que tu connaissais qui travaillaient avec toi, c’étaient des gens un peu comme toi, quelqu’un qu’ils connaissaient leur avait donné les papiers..?

C : Alors, je ne sais pas. Parce qu’on dit pas toujours..

G : On en parle pas

C : On en parle pas. Parce qu’il y a la honte et la discrétion, parce qu’il y en a aussi qui sont méchants, qui peuvent te dénoncer, donc on en parle pas. Si tu rencontres une fille et elle te dit qu’elle s’appelle Marie, tu te dis qu’elle s’appelle Maire

G : Au travail t’avais un autre nom?

C : Oui, c’était Élodie

G : Et son nom de famille?

C : Elle s’appelle B.

G : Donc au travail ils te connaissaient sous ce nom?

C : Oui. Quelqu’un peut pas imaginer que si je dis B. en réalité c’est pas ton nom!

G : Et t’avais honte de...?

C : No, parce que pour moi je ne volais pas, je n’ai pas volé, j’ai cherché du travail, j’ai fait le tour des restaurants, j’ai rappelé pour qu’on me prenne, j’ai fait mes preuves,... Donc la honte, j’aurais honte si je devais me prostituer, parce que c’est pas dans mes valeurs, et je crois en Dieu,.. j’ai très peur de ça. Mais travailler, laver les toilettes, ramasser le vomi des enfants, : je suis payée pour ça, ça ne me fait pas honte. Par contre, j’aurais honte si je devais me prostituer...

G : C’est pas comparable...

C : Parce qu’il y en a qui se disent, j’ai des amis qui me disent : "tu sais, au lieu de t’embêter dans tes trucs viens tu te prostitues, en plus ça te fait plus d’argent! Et personne ne te demande tes papiers!". Oui, quelque part oui, mais moi ça me fait très peur. Quelqu’un va t’attraper quelque part, va t’égorger,... moi j’ai trop peur de ça. Mais pour certaines elles se disent : " je suis à l’abri de tout contrôle". No, je dis no, j’ai pas envie de ça, mais quand t’as pas de boulot toutes les idées te passent dans la tête! Mais après je me dis que je préfère aller faire le ménage que... ça donne pas beaucoup d’argent mais au moins je suis fière de ce que je fais, voilà

G : Ah oui, no!

C: C’est tellement difficile...

Et puis il y a une fille qui travaillait chez ED. Mais elle a été dénoncée qu’elle travaillait avec les papiers de quelqu’un et on l’a amenée à la police et le commissaire à dit : "bon beh, au moins elle se débrouille quoi, elle se bat pour s’en sortir, c’est pas comme si elle volait, elle faisait des choses de pas bien". No, on lui a rien fait. Souvent ça dépend de la personne sur laquelle on tombe, si c’est un gentil policier ou c’est vraiment celui à qui on a dit : "aujourd’hui tu nous ramènes cinq immigrés". Mais souvent il y en a qui disent : " moi je sais, mais je m’en fout". Tant que tu voles pas, tu tues pas, voilà. Si c’est seulement pour travailler, pour faire tes ménages et puis payer ton loyer, voilà

G : Donc tu utilisais ce nom uniquement au travail?

C : Oui

G : T’as jamais hésité, dans certains cas...?

C : No, no,no!! Dans ma tête, je m’appelle Élodie à mon travail, quand je sors j’utilise mon prénom mais à mon travail je suis cette personne de tout et quand je sors je suis quelqu’un d’autre

G : Du coup, tu disais quoi, que t’étais née en France,...?

C : Beh, on se raconte une vie! Quand les autres discutent toi aussi tu essayes de dire en restant cohérent ou de pas parler

G : Ça doit être difficile..

C : Tu inventes! Tu inventes tout! Moi j’ai pas beaucoup inventé parce que bon, j’évitais de me mélanger aux autres, mais j’ai souvent comparé la vie d’un sans-papiers à un espion. Parce que un jour on est Anne, le lendemain on peut être Judith et après on est Cécile, et après on est soi. On a plusieurs identités, il faut qu’on joue à plusieurs rôles, et se souvenir de la date de naissance de tel, de son signe astrologique, des petites choses comme ça, donc...

G : T’avais appris tout ça?

C : J’essaye d’apprendre mais un jour ou l’autre ça ressort toujours. Quand on te demande ton age, tu hésites d’abord, tu réfléchis...

G : Vous avez une différence d’age?

C : 2 ans. Donc il faut se souvenir qu’elle est née en 84 et que 84 ça fait tel age. C’est pas évident... moi je dis parfois on est des espions. James Bond : on croit que c’est facile jouer le James Bond parce que c’est la télé, mais en réalité jouer à un espion c’est pas facile parce que si tu t’inventes une vie : t’es mâchant, t’as étais en tel endroit, paff! Tu peux plus travailler là-bas, il faut que tu aies ailleurs. Si c’est ta propre identité ça va, si tu dois prendre encore les papiers de quelqu’un d’autres t’es obligé de t’inventer encore une autre vie et c’est difficile...

G : Toi tu évitais de parler de ton passé?

C : Je évitais. Quand on pouvait parler de la vie, des comportements humains, là je peux parler, mais après quand on dit : "je suis allé à telle école",...

G : Tu t’étais fait dire les choses par la fille?

C : No, no, parce que après on oublie. Quand on arrive au travail on n’a pas forcément envie de raconter sa vie

G : Et ça t’es jamais arrivé que quelqu’un t’as demandé genre "où t’as fait le lycée", des choses comme ça?

C : No, ça n’est jamais arrivé parce que on n’avait pas ce genre de conversations. Et puis quand on est dans cette situation on évite la proximité, l’intimité, trop d’intimité avec les gens. Parce que forcement quelqu’un va te dire : "ton père il est où, ta mère elle est où?", voilà. Il faudra encore trouver des réponses et ne pas oublier ces réponses là, parce que la prochaine fois si quelqu’un te pose la même question il faut pas se tromper!

G : Et c’était dur pour toi? Justement tu disais que t’es bavarde...

C : No, ce n’était pas dur parce que j’étais quelqu’un d’autre. Quand j’arrivais j’étais quelqu’un qui ne riait pas, qui ne parlait pas avec les gens ; j’étais vraiment fermée

G : Tu t’es imposé ça à toi-même pour cette exigence là?

C : Oui, pour mettre des barrières. Quand on faisait des fêtes au travail j’y allais pas, parce que quand on fait une fête on rigole et puis on se met à faire des affinités et puis on peut se retrouver le lendemain au travail : "alors, je viens chez toi!" et puis mâchant... no. Si on est pas proche des gens, les gens forcement ne viennent pas vers toi et donc pour moi ça m’arrangeait. Après, il y a des collègues avec qui j’ai plus de rapports, qui ont su après et puis on est resté en contact. Quand ils me voient maintenaient, ils me disent : "au travail t’étais différente! Tu ne rigolais pas, tu ne parlais avec personne,...". Pourtant dans la vrais vie je ne suis pas comme ça, je ris, je parle même beaucoup alors qu’au travail je ne parlais pas

G : Tu crois que ça t’as fait du mal de devoir te forcer de cette façon là?

C : No, no. parce que déjà même si je bavard beaucoup je suis aussi quelqu’un qui aime s’isoler. Et comme la restauration rapide c’est souvent des ados, des gens qui ont un peu la tête en l’air, les discussions ça ne m’intéressait pas du tout. Je regrette même pas d’avoir pas parlé avec eux, c’était pas une corvée. Et puis on a pas les mêmes problèmes : eux vivent chez leurs parents, ils veulent l’argent pour payer leur drogue, pour acheter leurs habits à 400 euros,... moi c’est pour aider ma famille, c’est pour manger tous les jours et puis pour payer mon loyer. Eux ils vont faire la fête tous les vendredis et samedis, moi beh, je peux pas. Il faut que je travail, je fasse même des heures supplémentaires pour m’en sortir. Donc je vais pas trainer avec des personnes comme ça parce qu’ils ne comprendront pas ma façon de vivre. même si on est presque tous de la même génération, on est décalés, de par la culture,..

G : Par les histoires de vie...

C : Oui, c’est pas pareil. Donc, je me suis pas forcée, là-bas il faut que je me ferme et quand je sorts j’ai mes amis du quartier, j’ai ma famille, et puis je me lâche

G : Tu leurs avais raconté, à la famille?

C : Beh, la famille sait, parce qu’il faut bien que quelqu’un sache, si tu travailles, si tu travailles pas, et sous quelle identité, parce que si un jour il y a un problème il faut bien appeler quelqu’un

G : Et tu en parlais avec les gens que..?

C : On en parle pas beaucoup, là j’en parle mais on en parle pas beaucoup. On parle pas de ces choses là ; on sait que bon, la personne vit des moments difficiles mais c’est aussi tellement personnel que les gens n’osent pas trop en parler parce que ça évoque plein des soucis, on a pas forcement envie de parler de ça. Quand on se retrouve en famille c’est pour rire, pour se sentir bien, et quand on replonge sur sa situation ça déprime

G : Donc, en gros, les histoires de papiers sont perçues comme des choses personnelles, douloureuses et donc on préfère...

C : On peut en parler brièvement : "alors ou est-ce que tu en est?" Et puis c’est tout. Parce que c’est comme si on rentrait dans ta vie privée et puis ça casse l’ambiance! Si on est en train de rire et puis on sort un sujet comme ça, ça casse tout suite. Parce qu’il y en a qui vont te plaindre, alors que t’as envie de rire ils sont là en train de pleurer même pour toi, donc ça casse en peu, on en parle pas beaucoup.
C’est personnelle, c’est comme si bon, on attend un bébé et on ose pas le dire au début, voilà. C’est pas tabou, on sait que ça existe, on sait que telle et telle personne est dans une situation irrégulière et on peut demander, si on ne l’a pas vue depuis longtemps, si ça avance, mais on va pas en parler des heures et des heures, no, no. Parce que même la personne ne voudra pas en parler. Moi dans la famille j’en parle pas, quand quelqu’un commence je dis : "c’est bon on arrête, sinon la prochaine fois je viens plus chez toi!". Donc, il en a qui savent comment je suis : on pose une question, je donne une réponse et c’est tout. Jusqu’au jour où ça va s’arranger, mais j’en parle pas. Je peux parler de mes difficultés à trouver un travail, ou de mon travail, mais je ne peux pas parler de ma situation parce que c’est quand même pénible, ne pas avoir des papiers c’est pénible... En fait, t’as tous les papiers sauf le titre de séjour, parce que un sans-papiers a plein de papiers! Quand je regarde mon dossier, je me dis : "mais j’ai plein de papiers! Il me manque juste le titre de séjour, c’est tout..."

[...]

G : Tu crois que le fait d’avoir utilisé une autre identité ça t’as marqué de façon spécifique à ça, ou c’est un peu comme maintenant que tu travailles au noir et t’as pas de papiers?

C : J’apprends juste à faire la différence entre les deux et à comprendre. Les deux solutions ne sont pas bien. Maintenant, c’est sûr que je me dis que c’est compliqué de vivre comme ça. Psychologiquement oui, parce que on est obligé de se faire passer par quelqu’un d’autre, on joue un jeu, quand on sort de sa maison et on arrive à la porte de son travail on se transforme, on devient quelqu’un d’autre, on joue, on est dans un film!

G : C’était devenu automatique pour toi donc? Tu réfléchissais plus?

C : Beh si, on réfléchit toujours. Même après deux ans, quelqu’un va te dire, "alors, t’as quel age?", "ah oui, tiens, j’ai 19 ans". Ou "c’est quoi ton signe astrologique?", tu peux rester là comme ça, je ne sais plus...

G : Donc c’était lourd...

C : Oui, c’est lourd de se faire passer pour quelqu’un d’autre. Surtout quand tu penses que tu payes son chômage, tu payes sa retraite : tu cotises tout pour lui! Et en plus, à la fin du mois tu donnes du fric, et les impôts encore! Parce que après quand t’es au chômage c’est lui qui va aux URSAF pour prendre l’argent, pas toi, et il va rien te donner! Il y en a qui restent à la maison et donnent leurs papiers, et quand les gens sont au chômage ils touchent l’argent, encore! Et quand ils seront vieux ils auront encore l’argent que moi j’ai travaillé! Et moi personne ne va me rembourser les années que j’ai faites, je serai soit obligée de travailler plus longtemps, ou alors d’arrêter et de pas avoir beaucoup d’argent, encore si je ne meurs pas plus tôt. Donc, c’est très difficile, c’est lourd, quand on voit tout ce qu’on fait...

G : T’avais de la rage?

C : Oui, de l’amertume, carrément! C’est injuste! Parfois quand on dit qu’il faut régulariser les gens c’est aussi pour arrêter. Certes c’est vrais, on travaille avec les papiers des gens, mais nous là dedans on a quoi? On a rien!

G : Et t’avais de l’amertume envers cette fille?

C : No, c’est envers le système, elle n’y est pour rien! Elle a déjà été gentille de me prêter ses papiers, parce qu’il y en a qui refusent. J’avais la rage contre le système, contre les gens qui ne comprennent pas, voilà. Mais elle... ça aurait été une autre, ça aurait été pareil. C’est un ressentis, tu te dis bon, je lui paye tout et quand j’aurai 60 ans elle aura sa retraite

G : T’as pas essayé de négocier?

C : On peut négocier, mais si la personne te dis : "je ne veux pas". C’est une entente entre les deux parties et c’est souvent celui qui est plus dans le besoin qui trinque

G : C’est elle qui a posé les conditions

C : No. Elle me dit ce dont elle a besoin et puis moi je vois si je peux ou pas. Si elle me dit : "tous les mois tu vas me donner 100 euros" et, en fonction de mon salaire, si je peux lui donner je donne, si quand les impôts arrivent elle dit : "tu vas payer la moitié des impôts", si je peux payer... sinon après la personne peut te dénoncer, peut dire que tu as volé ses papiers, peut te mettre encore dans plein de problèmes

G : Elle aurait fait ça?

C : Plein de gens vivent ça! Il y a d’autres filles qui sont leurs petits copains qui les ont dénoncées, et elles se sont retrouvées avec plein de flics à leur boulot. Finalement, c’est nous qu’en bavons le plus, parce que déjà il suffit de refuser les avances d’un garçon, il connait ta situation, il sait où tu travailles, il te dénonce et c’est toi qui a des problèmes. La personne qui te prête ses papiers, elle te dit du jour au lendemain : "je veux plus 100 euros, je veux 200". Soi tu payes, soi t’arrêtes d’utiliser ses papiers, et si elle est pas d’accord elle appelle à ton boulot et dit que voilà, la personne qui travaille c’est pas elle. Elle a tout les renseignements, il suffit d’aller aux ursaf

G : Pour l’administration ça doit être un peu bizarre, dans le sens qu’elle devait travailler au même temps dans deux endroits différents...

C : No, parce que c’est des horaires décalés. Il y en a qui travaillent le matin a telle endroit, comme les femmes de ménage, à midi elle travaille à tel endroit, l’après-midi dans tel endroit et le soir elle va faire du babysitting. C’est la même personne qui va faire 4 boulots dans la même journée. Ça arrive. Moi aussi, pendant les vacances, je travaillais chez plusieurs personnes au même temps

G : Même si c’était seulement au travail, le fait d’utiliser un autre nom de famille ça te faisais bizarre par rapport au fait que t’es née au Cameroun, que ton nom représente un histoire familiale,...

C : No, parce que on est comédiens, c’est ça. Tu te poses pas de questions, parce qu’il faut que tu manges, t’as peut être ton père qui est malade, ta sœur qui a mal aux dents... Donc, tu te poses pas de questions, ça se fait machinalement, voilà

G : Et après non plus, tu t’es pas posé des questions? T’y a plus pensé?

C : J’ai même pensé, quand j’ai eu ma démission : uff, c’est un poids en moins! J’ai du me faire passer pour cette fille, maintenant je suis plus obligée de dire que je suis ceci, cela, que je suis née aux Antilles alors que je suis pas née là-bas,... voilà, ça fait déjà un poids en mois, on redeviens soi! Mais quand tu dois manger, quand tu dois payer tes factures, tu ne te demandes pas si t’es née aux Antilles : s’il faut dire que t’es née aux Antilles tu diras que t’es née aux Antilles. Tu ne te poses pas de questions, il faut surtout pas que l’autre en face sent que t’es hésitante, tu dois bien maitriser. C’est pour ça que je dis qu’on est un peu comme des comédiens, on est espions quelque part, parce que nous connaissons les autres mais eux nous ne connaissent pas. Parce qu’ils voient Caroline, mais c’est pas la vrais Caroline. Ils voient Caroline qui leur dit d’autre chose, et tout, mais moi personnellement ils ne me connaissent pas. A ce boulot là je suis passé pour la fille méchante, qui ne rit pas avec les gens, qui est froide. Et ceux qui m’ont connu après ils me disent : " mais toi, tu n’est pas du tout comme ça!". Donc, tu te fais passer par quelqu’un que oui, tu n’es pas. Parce qu’il faut jouer un rôle, parce que bon, c’est la vie de cette personne là que tu dois un peu raconter pour que il n’y ait pas trop de décalage et que les gens ne se posent pas trop de questions

G : Et parfois tu n’avais pas envie de gauler : " je suis pas celle là!!!"

C : No! parce que c’est ma couverture!

G : Des fois tu n’avais pas envie de te faire connaitre, je ne sais pas...

C : No, no. Quand j’arrive devant la porte du restaurant je ne suis plus celle qu’on connait, je deviens quelqu’un d’autre. Là je suis française, je suis née en 84, voilà, c’est comme ça ma nouvelle identité

G : Donc tu prenais 5 secondes avant de rentrer

C : Même pas! Après c’est une habitude. Quand tu sorts de chez toi déjà tu dis : "allez bon, je vais travailler" et tu sais déjà... Quand t’es dans cet endroit là, quand ils appellent ce nom là, tu sais que c’est toi qu’ils appellent. Par contre si on t’appelle même par ton vrai nom, t’es surprise, tu ne regards même pas, parce que c’est pas ton nom. Si tu te retournes ça veut dire qu’il y a quelque chose! Donc, tu fais comme si c’était pas toi

G : Donc, désormais t’avais le truc automatique

C : Oui, c’est un truc automatique. Parce que souvent quelqu’un vient et se présente directement, et toi aussi tu dois dire toute suite "bonjour je m’appelle...". Après, si tu donnes un autre prénom c’est un peu compliqué...

G : Et t’avais peur des fois de dire des bêtises?

C : No, j’avais pas peur. Parce que quand tu parts déjà avec la peur tu trembles... No, t’es confiante. Dans la confiance aussi, même quand tu donnes un autre prénom tu dis : "excusez-moi, je pensais à ma petite sœur". Par contre si tu trembles un peu il va dire : " ah c’est bizarre, elle tremble et en plus elle a donné un mauvais prénom. Peut être elle cache quelque chose...".
C’est psychologique, après on s’y fait mais difficilement. Et il faut que dehors j’ai ma propre identité. Il faut rester soi et puis se dire que à tel endroit on est telle personne et quand on sort de cet endroit là on est quelqu’un d’autre. Ou, quand tu rencontres Julia en route et elle te connait sous le nom de Justine, quand elle t’appelle il faut répondre
Après c’est psychologique, tout se passe dans la tête et dans la tête il y a déjà plein de chose qu’on a du mal à vivre, avec ce poids là. Et parfois on a envie de se suicider parce que c’est dur, parce que c’est injuste de travailler pour quelqu’un d’autre, de cotiser pour quelqu’un d’autre, de se lever le matin mais en fait c’est pas pour soi, c’est pour quelqu’un d’autre...

G : Donc, t’as quand même souffert plus quand tu utilisais l’identité de cette personne?

C : Même sous ma propre identité. Parce que même si je travaille je ne cotise pas ma retraite, je ne cotise rien qui soit à moi. Si jamais j’ai un accident de travail je ne cotise pas pour ça, donc c’est aussi dur. Même si après j’ai des soins parce que j’ai une AME. Mais ne pas cotiser c’est dur. Surtout tu te dis, si je vis jusqu’à 70 ans ça va être quoi ma retraite, j’aurais travaillé pendant des années mais j’aurais pas de retraite, et personne va me rendre ça. Et mêmes les économies qu’on a, le jour ou tu seras au chômage tu vas utiliser ces économies là pour vivre le temps de trouver un autre emplois, don ça te sert pas du tout. Enfin...

G : Peut-être si tu avais travaillé genre 10 ans sous une autre identité, peut être que là, avoir 2 identités, devoir être tous les jours une autre personne ça doit créer des troubles

C : Je ne sais pas si on s’y fait. Il faut voir la sensibilité des gens aussi, parce qu’il y a des gens sensibles, que ça perturbe, et d’autres qui n’ont pas la même sensibilité et ça leur dérange pas du tout. Après, même si on a l’habitude je crois que c’est toujours difficile, déjà imaginer de travailler pour quelqu’un d’autre c’est difficile. Après, celui qui accepte de travailler 10 ans comme ça je pense pas que ça existe. Parce que déjà les rapports entre les personnes se détériorent aussi, parce que la personne ça se trouve à un moment va te dire : "je veux plus 100 euros, je vais 200", ou elle va te laisser payer tous ses impôts. Il y a toujours des problèmes, on ne peut pas rester 10 ans avec l’identité d’une personne, c’est pas possible, on est obligé de changer et aussi de se battre pour avoir ses propres papiers! Parce que on est dans cette situation pour essayer de s’en sortir, mais parallèlement on fait des démarches administratives pour être régularisé, donc on se bat et on se bat et un jour au l’autre notre situation change. Donc, 10 ans, il faut vraiment le faire, mais je n’imagines pas quelqu’un vivre 10 ans comme ça

G : Tu l’appelais comment cette autre identité, "alias"?

C : No, c’était une autre identité. Pour moi je trouve que c’est simplement comme être comédien

G : No, je veux dire... au Gisti par exemple on l’appelle identité d’emprunt

C : Oui, c’est ça

G : Et tu l’appelais?

C : No, j’ai pas donné de nom à cette identité là. Déjà, je ne le dis pas. Si quelqu’un me parle de ça je réponds vaguement et puis je passe à autre chose , mais je parle pas de ça. Et puis, je veux pas cracher sur la soupe, ça m’a quand même permis de travailler, de payer ma maison, d’aider ma famille. Oui, c’est une identité qu’on empreinte, voilà. Mais je lui ai pas donné de nom, dès que c’est finis je passe à autre chose

G : Et quand t’étais dans cette situation et tu rencontrais des gens comme toi, t’as jamais eu envie de partager ça?

C : No. Par pudeur déjà on va pas parler de ça et parce que comme je dis les Noirs ne s’aiment pas trop, je ne suis pas la seule à penser ça, les Noirs ne s’aiment pas, donc on ne va pas parler de ça

G : Comment ça se fait, qu’est-ce que ça veut dire les Noirs ne s’aiment pas?

C : Par exemple, si certains Noirs savent que en faisant cette démarche là tu vas être régularisé il ne te dira pas. Pourtant il sait que ça peut t’aider mais il ne te dira pas. Par exemple, quand j’ai fait ma première démarche, il y en avait qui me disaient : "tu sais, à la préfecture dès que tu arrives les policiers t’arrêtent et te ramènent au pays!". Après j’ai appelé une cousine qui m’a dit : "No, vas-y quoi!". Après j’ai compris pourquoi on arrête des gens : si t’es fiché et t’a commis des délits on t’arrête, mais si t’as rien fait tu pourras avoir des renseignements. C’est là où les gens ne nous expliquent pas bien les choses. Si c’est encore la démocratie, t’as le droit de demander un renseignement que tu soit noir, blanc, jeune ou vert. C’est des trucs qu’on va te dire au quartier : "oui mais les Noirs, s’ils arrivent à la préfecture on leur met les menottes directement". Oui, mais on met les menottes aux gens qui ont déjà fait des bêtises avant, mais si tu n’as rien fait tu peux y aller. Donc, les Noirs ils s’aiment pas, donc les gens ne diront pas ce qu’il faut faire, ce qu’il faut pas faire...

G : C’est pour jalousie?

C : Oui, c’est la jalousie. Et ils se disent que bon, après si on te dit à toi, tu auras les papiers et l’autre n’aura pas les papiers, et puis ça fait la jalousie...

G : Même si quelqu’un a déjà les papiers il ne va pas t’aider?

C : No, même ceux qui ont les papiers ils disent pas. Moi j’avais une amie, elle était même française mais elle m’a jamais aidé, ni pour faire une demande d’aide médicale, jamais. Elle m’a jamais dit ce qu’il faut faire, comment il faut s’y prendre, où il faut aller, jamais

G : Même si elle savait tout ça?

C : Elle savait tout ça, puisque elle avait déjà été régularisée! Mais elle m’a jamais donné des conseils par rapport à ça. Pourtant on se connaissait depuis longtemps, on a fait la troisième ensemble, on se connaissait depuis l’age de 15 ans, mais jamais elle m’a dit quoi que ce soit. Donc oui, c’est la jalousie, c’est l’envie, c’est le fait que les autres ils doivent pas évoluer, c’est les mêmes personnes qui doivent avoir les avantages. Donc, entre Noirs on en parle pas

G : Donc, c’est pas que de la pudeur, c’est aussi le fait de ne pas vouloir partager les informations qu’on a

C : Voilà, on ne partage pas, on garde tout pour soi quoi.
Parce que, il y a aussi les rumeurs! Et la jalousie fait que la personne qui t’aime pas va se faire un plaisir d’appeler ton patron et lui dire : "écoutez, telle personne qui travaille chez vous n’a pas des papiers". Et toi tu vas te retrouver dans les problèmes parce qu’un jour t’as dit à quelqu’un que t’as pas des papiers et il s’est chargé d’appeler ton patron et de lui faire savoir ça

G : Donc, il y a la peur, la pudeur et la jalousie

C : Oui, l’égoïsme quoi, ils sont égoïstes, voilà, ils veulent garder les choses pour eux. Mais il y a aussi ça, le fait qu’on a peur des dénonciations. Moi aussi, je ne fais confiance à personne...

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